Ce site est le complément interactif du livre de Gilles Gauvin et Fabrice Urbatro : "Les grandes dates de l'histoire de La Réunion" (Epsilon éditions, 2013).

Les grandes dates de l'histoire de La Réunion
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1848 : abolition de l'esclavage

C’est le 20 décembre 1848 que Sarda-Garriga, commissaire de la République, annonce officiellement à La Réunion l’abolition de l’esclavage. Alors que les colons avaient refusé l’application de la première abolition en 1794, cette fois rien ne peut empêcher la fin de l’esclavage dans l’île. Ce sont ainsi près de 62 000 esclaves qui se retrouvent libres. Mais la Seconde République ne peut tolérer que l’économie et l’ordre social établi soient mis en difficultés et elle impose aux nouveaux citoyens de détenir un engagement de travail, de même qu’elle les incite à ne pas participer aux élections…

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Grande-Bretagne
Insurrection
250 000 esclaves
Engagement de travail
10 mai

Grande-Bretagne

La Grande-Bretagne a joué un rôle décisif dans le mouvement abolitionniste. Dès 1807 elle supprimait la traite, puis en 1833 l’esclavage était proscrit dans ses colonies. La particularité britannique est que cette émancipation a été le résultat d’un important mouvement d’opinion relayé par des ouvrages, des campagnes de presse et des pétitions.
Il ne faudrait cependant pas oublier que le premier pays européen à abolir la traite fut le Royaume du Danemark en 1792 (décision effective en 1803)…

Portrait d’un esclave devenu figure de proue de l’abolitionnisme britannique : Olaudah Equiano (vers 1745-1787)

Parmi les millions d’esclaves déportés vers les Amériques et l’océan Indien, ou leurs descendants esclaves, il en est certains dont le nom est resté dans l’histoire pour leur rôle dans les révoltes (Toussaint Louverture à Saint-Domingue ou la mulâtresse Solitude en Guadeloupe), pour leur ingéniosité (Edmond Albius qui découvrit le procédé de fécondation de la vanille à La Réunion), ou pour leur brillante carrière intellectuelle dans la société européenne (le scientifique Jean-Baptiste Lislet Geoffroy à La Réunion). Olaudah Equiano, qui fut un des pionniers de la lutte abolitionniste dans le monde anglo-saxon, fait partie de ces esclaves au destin hors du commun.
Né vers 1745, dans le Sud-Ouest du Nigeria actuel, Olaudah Equiano appartenait à une famille aisée de sept enfants. Son père était un personnage important du village qui était sous la lointaine autorité du roi du Bénin. Le garçon est capturé dans son village vers l’âge de dix ans, alors que les adultes vaquaient aux travaux des champs. Après sept mois de marche durant lesquels il est plusieurs fois vendu, Olaudah découvre la côte béninoise. Il est embarqué à bord d’un navire négrier. La terreur et le désespoir sont tels que trois esclaves se jettent à la mer. Deux meurent noyés, le troisième est repêché et fouetté… On comprend bien, à la description faite par Olaudah, l’étouffement et la puanteur qui régnaient dans ce que le révolutionnaire Mirabeau appela des « bières flottantes » (des cercueils flottants). Après quelques jours dans l’île de la Barbade, il est de nouveau embarqué pour être vendu à un planteur de Virginie, en Amérique du Nord, qui le baptise Jacob (alors que sur le navire on l’appelait Michael). Dans cette habitation, il découvre la violence des maîtres en voyant une domestique noire portant une muselière de fer pour l’empêcher de boire ou de manger… Il est à nouveau vendu à un officier de la Marine Royale anglaise, Michael Henry Pascal. Ce dernier le conduit en Angleterre et lui donne une nouvelle identité : Gustavus Vassa.
On est alors en 1757. Découvrant la culture anglaise au contact d’enfants, il suit son maître à bord des navires de guerres anglais pendant trois ans. Il participe ainsi aux combats de la Guerre de Sept ans (1756-1763) qui oppose l’Angleterre à la France. Il bénéficie ainsi d’une instruction sur la navigation, sur le fonctionnement des armées qu’il complète par une instruction scolaire lui permettant de savoir lire et écrire. En 1759, il accepte de se faire baptiser dans la religion chrétienne, car il pense que c’est un moyen pour lui de gagner sa liberté. Vendu en 1763 à un nouveau maître, Robert King, sur l’île de Montserrat au nord-ouest de la Guadeloupe, il aide ce dernier qui réalise des affaires commerciales entre l’île et le continent américain. Chargé même de vendre des cargaisons d’esclaves, il continue de découvrir tout le fonctionnement du système négrier et les injustices de l’esclavage. Son maître lui accordant une rémunération, il est capable d’accumuler un petit capital avec lequel il achète sa liberté en 1766. Après avoir continué à travailler avec Robert King pendant une année, il décide de prendre son indépendance et de devenir coiffeur. Mais ce métier ne lui permettant pas de gagner correctement sa vie, il reprend la mer et travaille sur des navires de commerce entre 1767 et 1773. Il découvre alors le Sud de la France, l’Italie, les îles grecques et la Turquie, où il réside pendant plusieurs mois. Son périple le conduit même dans une expédition vers l’Arctique, dont le but était de découvrir une route rapide vers l’Inde… Revenu ensuite à Londres, il traverse une période durant laquelle il cherche dans la religion une réponse aux questions qu’il se pose sur le destin de l’humanité. Il fréquente les quakers, les catholiques et les juifs. Puis il se lance, à la façon d’un missionnaire chrétien, dans un projet de plantation sur la côte du Nicaragua, dont le fonctionnement serait assuré par des esclaves ! Au contact des populations indiennes, il se décide à repartir, mais manque d’être à nouveau réduit en esclavage.
Installé à Londres à partir de 1777, il entame alors une autre partie de sa vie : le combat pour l’abolition de la traite négrière. Il multiplie les articles dans la presse dénonçant la traite et en 1781 il participe à la mise en accusation du capitaine d’un navire négrier, le Zong. Cet homme avait en effet volontairement passé par-dessus bord 132 esclaves dans le seul but de se faire rembourser généreusement par une compagnie d’assurance. Lié à des quakers et à de nombreuses personnalités abolitionnistes, il accepte, après un nouveau passage par New York, à la fin de l’année 1786, d’être à la tête d’une expédition destinée à réinstaller au Sierra Leone (colonie britannique à l’Ouest de l’Afrique) des Africains libres et dans la misère. Confronté à une série d’escroqueries de la part de fonctionnaires britanniques sous sa responsabilité, il en appelle au gouvernement, mais est destitué. Devenu un des porte-parole du mouvement abolitionniste, il présente en 1788 une pétition en faveur de l’abolition à la reine d’Angleterre et au Parlement. En 1789, il édite, en deux volumes, sa biographie intitulée Olaudah Equiano ou Gustava Vassa l’Africain. La passionnante autobiographie d’un esclave affranchi. Le succès est immédiat et, avant sa mort en 1797, il en publie 9 éditions différentes. L’ouvrage est également publié dès 1791 aux Etats-Unis, en Allemagne et en Hollande. En 1792, Olaudah Equiano devenu Gustava Vassa épouse une anglaise, dont il a deux filles.
L’ancien esclave qui s’était intégrée à la société anglaise était ainsi devenu un des acteurs clés de l’abolition et un auteur reconnu dans le monde anglo-saxon à la fin du XVIIIe siècle.

Gilles GAUVIN, Abécédaire de l’esclavage des Noirs, Dapper, 2006.

Insurrection

Il y eut bien des formes de résistance à l’esclavage : le marronnage (la fuite), les incendies de plantation, les sabotages, les suicides ou les avortements, mais aussi la création de danses, de chants ou de pratiques magico-religieuses permettant de garder l’espoir. Le refus de l’esclavage se traduisit aussi, bien évidemment, par des révoltes. Celles-ci commençaient avec le refus de l’embarquement, se poursuivaient à bord des négriers (comme celle de l’Amistad en 1839), pour marquer ensuite l’histoire de toutes les colonies esclavagistes.

Les révoltes sont nées dès les premières colonisations européennes aux Amériques aux XVe et XVIe siècles. Les Karaibs (populations amérindiennes de l’arc caraïbe) ont livré de farouches combats aux Européens qui ont multiplié massacres et déportations. Les esclaves africains se sont parfois mêlés à ces populations en résistance. Les Black Karibs de l’île de Saint-Vincent ont ainsi constitué des communautés redoutées par les Européens. Ces alliances entre Amérindiens et Noirs sont encore perceptibles au début du XIXe siècle en Floride. La région, sous autorité espagnole jusqu’en 1819, était peuplée par des Indiens Séminoles et par des esclaves en fuite. Ils vivaient dans les mêmes villages et se mariaient entre eux. A deux reprises, en 1818, puis en 1835, les Américains attaquèrent la région pour y implanter leurs colons. Indiens et Marrons se battirent côte à côte jusqu’en 1842, avant de finir déportés dans l’ouest américain.

Dès le début du XVIe siècle on relève de nombreuses révoltes d’esclaves noirs dans les îles des Caraïbes ou sur le continent américain. Au-delà des rébellions ponctuelles, les esclaves partis en marronnage constituèrent même de véritables communautés structurées. Portant les noms d’origine angolaise de quilombo ou de mocambo au Brésil portugais, ou de palenque dans les colonies espagnoles comme Cuba, ces groupes d’esclaves fugitifs ont constitué des camps fortifiés et recréé toute une organisation sociale hiérarchisée. On en retrouve la trace, sous différentes appellations, en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane. Le quilombo de Palmarès, au Brésil, est resté le plus célèbre car il a tenu tête aux Européens pendant tout le XVIIe siècle (de 1604 à 1695). Sa population fut estimée à plus de 30 000 personnes et il résista aux expéditions hollandaises, avant de tomber face aux Portugais. Plus de 200 rebelles ont alors préféré se suicider plutôt que de retrouver le statut d’esclaves.

La Jamaïque, colonie espagnole puis anglaise en 1655, fut également le lieu de véritables guerres entre colons et marrons. Les révoltés, installés dans les montagnes bleues, à l’Est de l’île, furent surnommés les « Nègres bleus ». Les Britanniques signèrent, en 1738, un traité de paix avec un des chefs maroons, Cudjoe, prévoyant que tout esclave fugitif devait être livré aux colons. L’importante rébellion de 1760 fut d’ailleurs anéantie parce que son chef, Tacky, fut tué par des marrons en vertu du traité de 1738... 400 révoltés se sont alors suicidés plutôt que d’être reconduits dans les plantations. La plus grande insurrection d’esclaves jamaïcains eut lieu en 1831, conduite par l’esclave Sam Sharpe. Ce dernier, au courant des campagnes en faveur de l’abolition dans la presse britannique, entraîna plus de 20 000 esclaves à réclamer le versement immédiat d’un salaire. De nombreuses plantations furent détruites et 14 Blancs trouvèrent la mort. Il fallut plus de deux mois à l’armée britannique pour emporter cette « guerre Baptiste » (Sam Sharpe était un diacre baptiste), après avoir exécuté son chef et plus de 500 esclaves.
Le Sud des Etats-Unis fut aussi le théâtre de nombreuses révoltes, toutes réprimées avec une grande violence. Celle qui a le plus marqué les esprits fut conduite en 1831 par l’esclave Nat Turner en Virginie. Guidé par des idées religieuses, il souleva 75 esclaves et massacra en deux jours 60 Blancs. Il fut capturé au bout de deux mois et exécuté, et les Blancs tuèrent en représailles 200 esclaves, dont des femmes et des enfants, et l’Etat de Virginie édicta des lois encore plus sévères à l’égard des Noirs. Le nom de Nat Turner est dès lors devenu un symbole pour toute la communauté esclave dans les Etats du Sud.

Les révoltes, souvent liées à des circonstances particulières, sont aussi parfois motivées par des revendications communes au monde esclave de tout un espace géographique. Ainsi, la revendication des trois jours d’activités libres pour les esclaves, qui naît à Saint-Domingue en 1789, se retrouve lors de la révolte de 1822 au Carbet en Guadeloupe et de 1831 à la Jamaïque. L’espoir abolitionniste, à partir de la Révolution française, est également à l’origine de nombreuses révoltes, comme celle d’août 1789 à Saint-Pierre en Martinique. Les Antilles françaises ont connu de très nombreuses révoltes contre l’esclavage, auxquelles il faut ajouter l’insurrection en Guadeloupe contre son rétablissement en 1802. Louis Delgrès, après une héroïque résistance aux troupes napoléoniennes, se suicida avec plusieurs centaines d’hommes plutôt que de perdre une seconde fois la liberté. En Guyane, c’est le nègre marron Boni qui symbolise la révolte des esclaves. La communauté dont il fut le guide, et à laquelle il donna son nom, dut affronter à la fois les Hollandais du Surinam et d’autres groupes de marrons, les Saramakas et les Djukas, qui avaient des traités avec les colons garantissant leur indépendance en échange de la lutte contre les autres marrons. Les Bonis finirent par s’établir en Guyane française, sur le haut Maroni, où un traité de 1860 leur assura le droit d’occuper les lieux. Les colonies de l’océan Indien ont, à tort, la réputation d’avoir été des colonies paisibles. Pourtant la répression y fut aussi intense, en particulier à Bourbon (La Réunion) lors de la révolte de Saint-Leu conduite en 1811 par l’esclave Elie.

De toutes ces révoltes, il reste bien sûr le cas particulier de l’insurrection de Saint-Domingue, car les esclaves y fondèrent, en 1804, la première République noire indépendante, sous le nom de Haïti. La déclaration du chef emblématique de cette révolte, Toussaint Louverture, capturé et emprisonné au Fort de Joux (Jura) où il mourut en 1803, résume à elle seule l’universalité du combat pour la liberté mené par les esclaves : « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Nègres ; il repoussera par les racines, parce qu’elles sont profondes ». Gilles GAUVIN, Abécédaire de l’esclavage des Noirs, Dapper, 2006.

250 000 esclaves

C’est le nombre d’esclaves qui deviennent libres dans les colonies françaises avec l’abolition de 1848. On estime à 62 000 les esclaves libérés à La Réunion.

Engagement de travail

Obligation pour les esclaves affranchis dans les colonies françaises en 1848 de posséder un contrat de travail attesté sur un livret. En absence de tout contrat, l’esclave est considéré comme vagabond et risque d’être affecté à des travaux forcés.

10 mai

La loi dite Taubira, adoptée le 10 mai 2001, proclame : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, constituent un crime contre l’humanité ». Depuis le 10 mai 2006, l’Etat français commémore officiellement les mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

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Pour en savoir plus :

• COMBEAU Yvan, MAESTRI Edmond, Histoire de La Réunion de la colonie à la région, Nathan, 2002.
• COMBEAU Yvan, EVE Prosper, La Réunion républicaine au XIXe siècle. L’avènement de la IIe et de la IIIe République à La Réunion. 1848/1870, Les Deux-Mondes, 1996
• EVE Prosper, L’amour à Bourbon à l’époque de l’esclavage, Océan Editions, 1998.
• EVE Prosper, Le Bruit du silence. Parole des esclaves de Bourbon de la fin du XVIIe siècle au 20 décembre 1848, CRESOI-Océan Editions, 2010.
• EVE Prosper, Le 20 décembre 1848 et sa célébration à La Réunion. Du déni à la réhabilitation (1848-1980), L’Harmattan, 2000.
• EVE Prosper, Petit précis de remise en cause des idées reçues sur les affranchis de 1848 à La Réunion, CRESOI-Océan Editions, 2009.
• EVE Prosper, Le 20 décembre 2004 : le temps de la parole, Océan Editions, 2005.
• FUMA Sudel, L’esclavagisme à La Réunion. 1794-1848, L’Harmattan, 1992.
• FUMA Sudel, La révolte des oreilles coupées ou l’insurrection des esclaves de Saint-Leu en 1811, Océan Editions.
• GAUVIN Gilles, Abécédaire de l’esclavage des Noirs, Editions Dapper, 2006.
• GERAUD Jean-François, LE TERRIER Xavier, Atlas historique du sucre à l’île Bourbon / La Réunion (1810-1914), Cresoi – Océan éditions, 2010.
• MAESTRI Edmond, NOMDEDEU-MAESTRI, Chronologie de La Réunion. De la découverte à la départementalisation, CRESOI-SEDES, 2001.
• VAXELAIRE Daniel, Le grand livre de l’histoire de La Réunion, vol.1 des origines à 1848, Orphie Editions, 2009.

Sites internet
Site du comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage
Site académique d’histoire-géographie de Rouen (étude sur les tableaux des abolitions de 1794 et 1848)
Iconothèque de l'océan Indien
Le Boucan (portail de l’histoire de La Réunion)
Site du musée de Villèle

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